Le décor avait tout d’un retour triomphal : une cérémonie de remise des diplômes, une salle comble, une retransmission en direct dans le monde entier, un soleil parfait et une introduction admirative du Dean d’HEC, Éloïc. Mais avant même d’évoquer Big Mamma, Sunday ou le long chemin qui les a menés d’un pop-up sur le campus à une expansion internationale, Tigrane Seydoux a choisi de commencer par quelque chose de beaucoup plus intime.
Devant la promotion 2026, il a partagé une histoire qu’il porte en lui depuis des années : le suicide de son frère, alors que lui-même était encore étudiant sur ce même campus. Ce qui rendait le récit si bouleversant, c’était précisément son caractère ordinaire, presque banal, dans ce qu’il avait de plus dérangeant. Son frère avait tout fait « comme il fallait » : le bon diplôme, le bon emploi, le bon titre, le bon avenir sur le papier. Et pourtant, les personnes qui l’entouraient, l’environnement dans lequel il était entré, la culture qui l’avait absorbé l’avaient brisé. « Je ne savais pas qu’il était dépressif ; cela a été dévastateur. » Sous le grand chapiteau, malgré les 4 000 étudiants et spectateurs présents, on aurait pu entendre une mouche voler.
La leçon que Seydoux en a tirée est claire. Le succès, tel qu’on apprend souvent aux jeunes diplômés à l’imaginer, est une boussole fragile. La vraie question n’est pas seulement de savoir si l’on construit la bonne carrière, mais si l’on la construit avec les bonnes personnes, dans le bon environnement, vers une vie qui donne envie de se lever le matin.
Construire sa vie depuis le campus d’HEC
La veille de leur prise de parole, les deux fondateurs se sont retrouvés au Bar Club d’HEC pour revenir sur le parcours qui les ramenait à Jouy-en-Josas. Si leur discours de graduation s’est concentré sur quelques leçons clés, la conversation a révélé une histoire faite d’amitié, de communauté, d’hospitalité, de prise de risque et de réinvention permanente.
Pour Lugger et Seydoux, revenir à HEC n’est pas une simple visite d’anciens élèves. C’est un retour à l’endroit où une grande partie de leur vie adulte a pris forme. « Nous avons commencé notre aventure ici, sur ce campus », explique Seydoux. La liste des jalons est étonnamment longue. Tous deux ont rencontré leur épouse à HEC. Lugger y a lancé sa première aventure entrepreneuriale alors qu’il était encore étudiant. Ensemble, ils y ont créé leur premier pop-up culinaire. Bien avant que Big Mamma ne devienne l’un des groupes de restauration les plus connus d’Europe, ils servaient déjà des pâtes et du tiramisu à leurs camarades dans le bâtiment S.
« Les souvenirs sont nombreux », se rappelle Lugger. « Mais ce qui revient immédiatement, c’est tout ce qu’HEC a fait pour nous tout au long de notre vie. » Les deux fondateurs parlent d’HEC comme d’une communauté. Tout au long de l’échange, ils reviennent sans cesse à celles et ceux qui les ont aidés lorsqu’ils débutaient. « Chaque fois que nous avons demandé de l’aide, quelqu’un s’est présenté », résume Lugger.
Professeurs, membres du personnel, camarades, alumni : le soutien est souvent apparu au moment où ils en avaient le plus besoin. Avec le recul, cette expérience a façonné leur manière d’aborder l’entrepreneuriat aujourd’hui. « Vous n’êtes pas seuls. Vous pouvez rêver grand. Et si vous demandez de l’aide, des gens répondront présents. » C’est peut-être la leçon la plus durable qu’ils ont gardée de leurs années étudiantes.
Suivre les personnes, pas les plans
Comme beaucoup d’étudiants qui s’apprêtent à être diplômés, Lugger et Seydoux ont longtemps cru que les décisions les plus importantes concernaient leur carrière.
Dans quelle ville s’installer ?
Quel secteur choisir ?
Que construire ?
L’expérience a changé leur regard. Lorsqu’on leur demande quel conseil ils donneraient à leur version plus jeune, aucun ne parle de stratégie, de finance ou d’entrepreneuriat. Ils parlent d’abord de liberté. « N’essayez pas de suivre les rêves de vos parents », dit Seydoux. « Ne vous contentez pas de cocher les cases attendues. »
Pour Lugger, le message est tout aussi simple. « Profitez. Tout va bien. Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter. »
Ce conseil peut sembler étonnamment détendu de la part de deux entrepreneurs qui ont passé quinze ans à développer des entreprises en Europe et aux États-Unis. Il traduit pourtant une conviction revenue tout au long de l’entretien : les décisions les plus importantes d’une vie ne portent pas tant sur les projets que sur les personnes.
Avec le recul, ils sont convaincus que les moments décisifs de leur vie à HEC sont nés de rencontres : celles de leurs épouses, de leurs mentors, de leurs collaborateurs. Et, aussi, de leur propre rencontre. « Les meilleures décisions ne concernaient pas vraiment l’idée ou le projet », observe Seydoux. « Elles concernaient les personnes. »
Pourquoi Sunday reste une histoire d’hospitalité
Cette même philosophie se retrouve dans leur manière de parler de Sunday.
De l’extérieur, Sunday ressemble à une success story fintech. Née pendant la pandémie, l’entreprise permet aux clients des restaurants de payer simplement via QR code et s’est développée rapidement, notamment aux États-Unis. Pourtant, aucun des deux fondateurs ne la décrit d’abord comme une entreprise technologique.
« Sunday n’est pas, au fond, une entreprise tech », explique Seydoux. « Sunday, c’est l’ambition d’apporter une meilleure expérience d’hospitalité dans ce que nous faisons. » Cette vision vient directement de leur expérience dans la restauration. L’idée de Sunday est née parce qu’ils comprenaient une frustration que les restaurateurs vivent chaque jour : des clients qui attendent l’addition, des équipes qui passent du temps à gérer les paiements, et une friction inutile à la fin de ce qui devrait rester un moment agréable.
Parce qu’ils avaient eux-mêmes exploité des restaurants pendant des années, ils ont immédiatement identifié l’opportunité. « Ce que Big Mamma nous a appris », dit Seydoux, « c’est à améliorer le parcours de nos clients. » À bien des égards, Sunday et Big Mamma poursuivent donc le même objectif par des moyens différents. L’un sert des plats et crée une atmosphère. L’autre supprime des frictions et simplifie le paiement. Tous deux parlent, en réalité, d’hospitalité.
Apprendre par l’aventure
Interrogés sur les moments les plus difficiles de leur parcours entrepreneurial, ni l’un ni l’autre ne cite d’abord les crises financières ou les défis opérationnels. Ils parlent plutôt du fait de repartir de zéro : changer de pays avec leur famille, constituer des équipes, ouvrir de nouveaux marchés.
Lugger s’est installé à Londres avant l’expansion du groupe au Royaume-Uni. Seydoux est parti à Madrid. Tous deux ont ensuite passé beaucoup de temps aux États-Unis, au moment où Big Mamma et Sunday s’y développaient. Chaque mouvement exigeait de reconstruire des routines, des relations et de la confiance.
« Si ça ne fait pas mal, ce n’est pas une aventure », sourit Lugger. « C’est des vacances. » La formule résume une dimension essentielle de leur rapport à la croissance. Aucun des deux ne romantise l’entrepreneuriat. Ils parlent ouvertement de l’incertitude, de l’adaptation permanente et de la nécessité de remettre en question ses certitudes.
« Le jour où nous pensons avoir réussi », observe Seydoux, « le jour où nous pensons avoir un bon concept ou un bon produit, nous sommes morts. » Pour des entrepreneurs actifs dans des secteurs aussi différents que la restauration et la fintech, la curiosité reste une compétence de survie — comme un requin qui doit continuer à avancer pour ne pas mourir.
Le leadership n’est jamais acquis
Les deux fondateurs se montrent tout aussi lucides sur le leadership. Diriger des entreprises qui emploient des milliers de personnes les a obligés à évoluer constamment. « J’ai vraiment le sentiment qu’il a fallu que je devienne meilleur chaque année », reconnaît Lugger.
Manager des équipes en France, au Royaume-Uni, en Espagne et aux États-Unis leur a appris qu’il n’existe pas de formule universelle du leadership. Les attentes changent. Les cultures changent. Les entreprises changent. Ce qui compte, c’est la volonté de continuer à apprendre.
Seydoux estime que leur partenariat a été l’un des principaux moteurs de cette évolution. « J’ai appris beaucoup de choses de Victor », dit-il. « Et j’imagine que je lui ai apporté la même chose. » Deux décennies après leur rencontre sur le campus, ils décrivent encore leur relation comme l’une des sources les plus importantes de développement personnel et professionnel dans leur vie.
Le message qu’ils voulaient laisser aux diplômés
À la fin de l’entretien, la conversation revient naturellement vers la promotion à laquelle ils devaient s’adresser le lendemain.
Quel conseil voulaient-ils que les étudiants retiennent avant tout ? Ni l’un ni l’autre n’a parlé de devenir entrepreneur. Ni de lever des fonds. Ni de bâtir une entreprise mondiale. Ils sont revenus à une idée beaucoup plus simple : la vie est courte.
Trouvez quelque chose qui vous donne vraiment envie de vous lever le matin, ont-ils dit aux 2 800 diplômés réunis sous le grand chapiteau blanc. Entourez-vous de personnes qui vous rendent meilleurs. Et n’ayez pas peur de choisir un chemin non conventionnel si c’est celui qui vous semble juste.
En regardant le campus d’HEC près de vingt ans après l’avoir quitté, Lugger et Seydoux restent remarquablement constants sur ce qui compte le plus. Les entreprises qu’ils ont bâties ont changé. Les pays dans lesquels ils vivent ont changé. L’échelle de leurs responsabilités a changé. Mais leur réponse à la question de savoir ce qui a façonné leur parcours demeure frappante de stabilité.
Les personnes d’abord. Tout le reste suit.