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Tiers Lieux - HEC paris

Les entrepreneurs recréent les lieux de rencontre Les entrepreneurs recréent les lieux de rencontre

Dans les villes, une nouvelle génération d’entrepreneurs recrée des tiers‑lieux : des espaces civiques inclusifs mêlant travail, culture et vie communautaire, qui ravivent le lien social et stimulent l’innovation.

L’essentiel
  • La cohésion sociale s'affaiblit lorsque les espaces partagés disparaissent : la confiance s'érode à mesure que les rencontres quotidiennes entre personnes d'horizons divers se raréfient.
  • Les tiers-lieux agissent comme des infrastructures sociales, favorisant les liens par-delà les différences sociales, culturelles et économiques.
  • En privilégiant le lieu, le temps et la gouvernance collective, les entrepreneurs territoriaux contribuent à reconstruire la confiance, au-delà des solutions numériques ou purement politiques.

Que se passe-t-il lorsque les lieux qui rassemblaient autrefois les gens – le café du coin, la mairie, les ateliers partagés – disparaissent ? Les liens sociaux se distendent. La polarisation s’accentue et la confiance s’effrite. Face à ce constat, un nouveau type d’entrepreneur émerge : celui qui perçoit le lieu non seulement comme un atout immobilier, mais aussi comme une nécessité sociale. Ces initiatives ne visent pas une croissance rapide, mais une pérennité, en créant des espaces où des inconnus se rencontrent, où la société se reconstruit et où une nouvelle forme d’innovation voit le jour.

La cohésion sociale ne disparaît pas, elle perd simplement ses lieux

Un café fermé. Un entrepôt désaffecté. Un bâtiment municipal en attente de rénovation. La fragmentation sociale commence rarement par un conflit ouvert ; elle s’installe insidieusement, lorsque les espaces qui permettaient autrefois aux gens de se croiser disparaissent peu à peu.

Les entrepreneurs présentés dans le dossier « Entreprendre à partir des lieux » ne partent pas de théories abstraites de la confiance. Ils débutent avec un bâtiment, un quartier, un besoin concret. Ils constatent que lorsque les rencontres se raréfient, la méfiance s’installe, non pas parce que les gens se rejettent mutuellement, mais parce qu’ils ne partagent plus leurs expériences quotidiennes.

Comme le dit Julien Delcey, directeur du tier-lieu Sinny&Ooko :

Quelque chose de particulier se passe dans un espace physique où des gens se regroupent, il y a une communauté.

Ce « quelque chose » est difficile à quantifier, mais facile à ressentir. Une cuisine partagée dans une maison en colocation. Un atelier de réparation dans une ancienne usine. Une crèche de quartier au sein d'un établissement de soins. Dans chaque cas, le lieu lui-même crée les conditions de la rencontre.

Ici, la confiance ne se déclare pas, elle se vit.

C'est le cas de Tom&Josette, qui installe ses micro-crèches au sein de résidences pour seniors, développant une approche pédagogique ancrée dans les relations intergénérationnelles. En réactivant des espaces existants comme lieux de rencontre entre les générations, l'initiative incarne un modèle d'innovation territoriale au service de la cohésion sociale.

Une autre forme d'innovation

Dans les discours dominants, l'innovation est associée à la rapidité, à la technologie et à la capacité de déploiement à grande échelle. Les projets présentés dans ce dossier racontent une autre histoire. Leur nouveauté ne réside pas dans un algorithme, mais dans la manière dont ils réorganisent l'espace, la gouvernance et les modèles économiques pour répondre aux besoins sociaux.

Ces initiatives s'inscrivent dans l'économie sociale et solidaire et prennent des formes diverses : coopératives, associations, entreprises sociales, structures hybrides soutenues par les collectivités territoriales. Leur point commun ? La conviction que redonner de la valeur aux espaces sous-utilisés peut redonner de la valeur à la vie sociale.

Emma France, directrice adjointe de l'Institut d'Innovation et d'Entrepreneuriat de HEC Paris et auteure du dossier, décrit clairement cette ambition :

Cette vision holistique permettra un accompagnement continu entre les programmes, le partage de bonnes pratiques et une communauté collaborative qui favorise l’innovation.

L’objectif n’est pas seulement d’ouvrir des lieux, mais de les intégrer à un écosystème – de créer une continuité, des méthodes partagées et un soutien mutuel.

Il s’agit d’une innovation par recomposition plutôt que par rupture. Elle prend en compte les contraintes – physiques, réglementaires, financières – et les exploite de manière créative.

Des communautés aux ponts

Tous les liens sociaux n'ont pas le même impact. Certains renforcent les cercles existants ; d'autres relient les personnes par-delà leurs différences. Les tiers-lieu sont particulièrement efficaces pour créer ces ponts – non pas en proclamant l'inclusion comme un slogan, mais en organisant l'espace de manière à la rendre possible.

Cette logique est au cœur de La Maison de la Conversation, un tiers-lieu entièrement dédié au dialogue. Conçu comme un espace d'innovation et d'expérimentation sociale, il vise à « réhabiliter la conversation comme outil pour vivre ensemble, agir ensemble et s'émanciper ». Située au cœur d'un territoire diversifié et marqué par les inégalités sociales, la Maison ancre son action dans huit quartiers urbains prioritaires, offrant des espaces de rencontre ouverts, une programmation gratuite et participative, et une communauté engagée à faire de ce lieu un catalyseur d'inclusion et de transition.

L’accès libre, la mixité des usages et la facilité d’accès favorisent les rencontres entre des personnes qui, autrement, ne se croiseraient jamais : résidents et nouveaux arrivants, entrepreneurs et associations, jeunes parents et retraités.

À La Mine, un tiers-lieu dédié à la transition écologique, à l’économie circulaire et à l’innovation sociale, le fondateur, Régis Pio, résume la philosophie en quelques mots :

La pierre angulaire est la solidarité.

Ici, la solidarité n'est pas un principe abstrait. Elle est intrinsèquement liée au fonctionnement de cet espace : outils partagés, activités collectives, accès abordable et possibilités de participation. Au fil du temps, les interactions répétées créent un sentiment de familiarité. La familiarité réduit la distance. Une fois la distance réduite, la confiance peut s'installer.

Ces micro-rencontres s'accumulent. Un repas partagé. Un atelier. Une discussion. Peu à peu, un sentiment d'appartenance se forge, non pas sur l'uniformité, mais sur la coexistence.

Le temps comme variable stratégique

L'entrepreneuriat territorial se déploie à un rythme différent. Trouver un local, se familiariser avec la réglementation, fédérer les partenaires, mobiliser les financements : ces étapes prennent souvent des années. Contrairement aux startups numériques, ces projets ne peuvent pas se transformer du jour au lendemain.

Pourtant, cette temporalité plus lente n'est pas une faiblesse ; elle fait partie de leur force. La confiance elle-même exige du temps. La continuité d'un lieu – rester ouvert, fiable, ancré – devient un atout stratégique.

Le succès se mesure moins à l'aune d'une croissance rapide qu'à celle de la pérennité. À la capacité de rester présent dans un quartier. À la capacité de s'adapter sans renoncer à sa mission initiale.

Accroître l'impact sans multiplier les murs

Un seul tiers-lieu ne peut résoudre à lui seul des problèmes structurels tels que la solitude, la précarité du logement ou le désengagement civique. C'est pourquoi de nombreux fondateurs s'attachent non seulement à gérer des espaces, mais aussi à partager leurs pratiques.

Ils forment d'autres responsables de projets. Ils mettent à disposition des modèles de gouvernance en accès libre. Ils collaborent avec les municipalités. Ils diffusent les méthodes.

L'ambition n'est pas simplement de multiplier les murs, mais de transmettre des façons de concevoir des lieux qui favorisent la coopération.

Reconstruire la confiance, suggère le dossier, n'est pas avant tout une question de persuasion ou de communication. C'est une question d'infrastructure – d'infrastructure sociale.

Face à la fragmentation des sociétés, une question simple se pose : où rencontrons-nous encore des personnes différentes de nous ?

Si la confiance repose sur des rencontres répétées par-delà les différences, alors l'avenir de la cohésion sociale ne se construira pas en théorie, mais dans des lieux conçus spécifiquement pour rendre ces rencontres possibles.

Sources

Cet article s’appuie sur le rapport « L’entrepreneuriat territorial : quand l’innovation et l’impact repoussent les limites », rédigé par Emma France, qui pilote des projets transversaux pour l’Institut d’innovation et d’entrepreneuriat d’HEC Paris afin de renforcer l’impact de ses programmes au sein de l’écosystème scolaire. Elle enseigne également l’entrepreneuriat à impact et l’innovation sociale depuis son doctorat au CNAM.

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