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 ©HEC Paris 2026 - Olivia Lopez - Generated by Midjourney

L’entrepreneuriat ‘pour tous’ : entre promesse et réalité

Malgré des décennies de programmes visant à démocratiser l’entrepreneuriat, de nombreux publics vulnérables restent sous-représentés. Les recherches menées à HEC Paris invitent à repenser les approches actuelles. 
 

3 minutes

Depuis des décennies, nous demandons aux individus de croire au pouvoir de l’entrepreneuriat. Mais pour qui fonctionne-t-il réellement ? 

Depuis les années 1980, l’entrepreneuriat s’est imposé à l’échelle mondiale comme un levier d’autonomisation. Dans les politiques publiques, le développement économique et l’innovation sociale, créer son entreprise est présenté comme la voie royale vers l’autonomie — notamment pour celles et ceux exclus du marché du travail formel. Du microcrédit aux subventions pour start-up, le récit est resté remarquablement constant : l’entrepreneuriat serait accessible à tous. Pourtant, la réalité est plus nuancée.

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Selon l'OCDE, 34 millions d’entrepreneurs « manquent » dans les 38 pays qui la composent. Ce « manque », c’est un potentiel entrepreneurial inexploité, et en tout cas, le constat que des segments de la population sont drastiquement sous-représentés dans l’entrepreneuriat, notamment les femmes, les jeunes, les seniors, les chômeurs, les immigrés et les personnes en situation de handicap. Les trois quarts des entrepreneurs « manquants » sont des femmes. 

Si l’OCDE note une diversification progressive des profils, l’évolution est lente, alors même qu’ont fleuri, ces quarante dernières années, de nombreuses initiatives favorables à la démocratisation de l’entrepreneuriat, dans le monde entier.

L’essentiel
  • L'entrepreneuriat est moins inclusif qu'on ne le pensait, avec des millions d'« entrepreneurs manquants », principalement des femmes.
  • Les mesures politiques publiques ont amélioré l'accès, mais ne parviennent souvent pas à améliorer la situation économique des groupes vulnérables.
  • Les programmes de formation favorisent davantage l'employabilité que la création effective d'entreprises.
  • Des obstacles structurels et psychologiques continuent de limiter la participation à ces programmes.

Pourquoi la promesse d’un entrepreneuriat inclusif s’est imposée

Une place grandissante est accordée, dans les politiques publiques, à partir des années 1990, au soutien à la création d’entreprises. 

L’enjeu est de taille : dans un monde de plus en plus globalisé, les petites entreprises apparaissent comme des leviers d’innovation, d’adaptation et de compétitivité. Elles apparaissent aussi comme des gisements de création d’emploi dans les pays occidentaux de plus en plus touchés par le chômage, et comme des voies de résorption de la pauvreté dans les pays en développement. 

Pionnière dans ces démarches, dès les années 1980, la Grande-Bretagne met en place l’EAS (Entreprise Allowance Scheme) pour faciliter la transition des chômeurs vers la création d’entreprise. A la même époque, Mohamed Yunus fonde la Grameen Bank au Bangladesh. Les Etats-Unis de Clinton mettent en place les Entreprises Communities, l’OCDE publie en 1998 Fostering Entrepreneurship qui encourage ce mouvement. 

En France, le statut d’autoentrepreneur (2008) a vocation à simplifier l’accès de tous et toutes à l’entrepreneuriat.

Des décennies de politiques, mais une transformation limitée

De telles initiatives ont-elles suffi à susciter un surcroît de richesse, notamment parmi les personnes les plus vulnérables ?

Les chiffres de l’auto-entrepreneuriat « à la française » débouchent sur une image nuancée : si la loi de 2008 a généré une explosion de l’entrepreneuriat, cette catégorie d’entreprise reste plus fragile que les autres. Les niveaux de chiffre d’affaires générés sont bien souvent modestes - autour de 15 000 euros annuels en moyenne Leur taux de survie à 3 ans, d’environ 30 à 36 %, est bien inférieur à celui des entreprises classiques. 

Ce taux croît en fonction de l’importance des moyens financiers au démarrage, ce qui laisse à penser que les plus pauvres sont les moins susceptibles d’améliorer leur niveau économique. Ces constats rejoignent des études relatives au micro-crédit, notamment celle du co-lauréat du prix Nobel d’économie Abhijit Banerjee du MIT, . Celui-ci, tout en écartant l’idée que ce type de crédit puisse être néfaste, conclut à des effets positifs très limités : « Les études ne trouvent pas de preuves claires {…] d’une réduction de la pauvreté ou d’améliorations substantielles des conditions de vie. »

Y a-t-il alors matière à reconsidérer la promesse d’un entrepreneuriat généralisé et salvateur - pour nos économies comme pour nos sociétés ? 

A faire un retour critique sur la « bonne parole » entrepreneuriale - qui a baigné nombre d’initiatives politiques, économiques et sociales dans les années 1990, 2000, 2010 ? C’est ce que suggère Seungah Lee, professeur à HEC Qatar. Dans ses travaux, elle relève les incohérences entre certains discours enthousiastes, et des réalités parfois décevantes : « Malgré l’augmentation des politiques et des initiatives en faveur de l’entrepreneuriat, le taux annuel de création de nouvelles entreprises a diminué depuis des décennies dans les épicentres de l’entrepreneuriat, y compris la Silicon Valley.»

Qui reste à l’écart du boom entrepreneurial ?

Est-ce à dire que l’entrepreneuriat « pour tous » ne vaut pas l’espoir qu’il suscite ? La réponse est plus complexe. 

En France, entre 2000 et 2022, le nombre annuel de créations d’entreprise a été multiplié par quatre, passant de 90 000 à près de 290 000 nouvelles sociétés par an. A l’échelle mondiale, la densité de nouvelles entreprises (nombre de SARL nouvellement enregistrées pour 1 000 adultes en âge de travailler) a fortement progressé sur les 20 dernières années . Et, phénomène notable : les femmes, les jeunes, les personnes ayant un parcours de migration représentent une part croissante des initiatives entrepreneuriales .

Ces profils aux parcours plus fragiles peuvent rencontrer des obstacles particuliers. Considérons l’exemple des jeunes entrepreneurs : « Les études montrent [qu’ils] rencontrent des obstacles supplémentaires au sein de l’écosystème entrepreneurial. En plus des contraintes de ressources, des incertitudes, des asymétries d’information […] auxquels sont généralement confrontés les entrepreneurs émergents, les jeunes entrepreneurs se heurtent à des barrières spécifiques […], telles que le manque de crédibilité et l’absence de connaissances ou d’expérience. » remarque Seungah Lee.

Jeunes ou moins jeunes, l’expérience indique que des profils plus vulnérables peuvent expérimenter des freins similaires : manque de confiance en soi, absence de réseau mobilisable, instabilité liée à des raisons de famille ou de santé mais aussi expériences de rejet ou d’incompréhension de la part de possibles partenaires...

HEC Stand Up Vignette 3

HEC Stand Up accompagne gratuitement toutes les femmes qui souhaitent se lancer dans l’entrepreneuriat, qu’importe leur âge, leur parcours, leur horizon social....

Osez entreprendre, c'est oser avancer!

Quand la formation aide mais ne suffit pas

Dans le cadre du programme HEC Stand Up, destiné à soutenir l’entrepreneuriat de femmes de tous horizons, le parcours d’accompagnement prend en compte ces particularités. Il est construit sur une double exigence : celle d’offrir un parcours tourné vers l’action aux standards des meilleures formations entrepreneuriales et celle d’ouvrir un cadre de sécurité, de parole et d’échange propice à aborder des fragilités personnelles qui peuvent faire obstacle au parcours d’entrepreneuriat. Le développement de la confiance en soi fait donc partie du programme, au même titre que l’apprentissage de la négociation. « Notre programme s’appuie sur trois axes : le travail sur soi, la mise en action et le business pragmatique. » résume Nathalie Riond, directrice académique du programme HEC Stand Up.

Le programme Stand Up est au cœur de l’initiative « HOPES », au travers de laquelle HEC Paris veut sensibiliser à l’entrepreneuriat plus de 10 000 femmes et jeunes de 18 à 25 ans dans toute la France d’ici cinq ans. Une initiative qui s’inscrit dans une dynamique bien plus vaste d’accompagnement des créateurs d’entreprise, en cohérence avec les politiques publiques évoquées précédemment. 

Aux Etats-Unis, on dénombre ainsi aujourd’hui près de 500 organisations habilitées à distribuer des micro-crédits au nom de la Small Business Administration. En France, l’ADIE, le Groupement des Créateurs, les Boutiques de Gestion, la Fondation Entreprendre, les Couveuses, l’Ouvre Boîte comptent parmi les acteurs d’appui à l’entrepreneuriat les plus souvent sollicités auprès de publics en difficulté.

Dans quelle mesure ces programmes permettent de combler les inégalités de départ entre entrepreneurs plus ou moins vulnérables ? Difficile d’établir des conclusions générales. Peu de programmes dans le monde, et encore moins en France, ont été évalués de manière scientifique et systématique. Un des objectifs de « HOPES » est donc d’associer une évaluation académique rigoureuse au déploiement des projets et d’ouvrir les méthodes comme les résultats à un vaste public.

La recherche « HOPES » peut évidemment déjà s’appuyer sur un certain nombre d’articles et d’analyses. Leur lecture permet de dégager quelques tendances et quelques sujets d’approfondissement pour la recherche à venir.

Il y a dix ans maintenant, la Banque mondiale publiait une étude menée auprès de 230 programmes de formation et d’accompagnement à l’entrepreneuriat. Les auteurs débouchaient sur des résultats étonnants : l’effet des programmes est palpable en termes d’amélioration des compétences, mais variable, voire discutable, sur la création effective d’entreprises, surtout pour les publics vulnérables. « Les programmes […] peuvent permettre à une personne d’acquérir des compétences monnayables sur le marché, même si cette personne renonce à créer une entreprise. » conclut l’étude.

Une trame de conclusions que reprend pour partie Yann Algan, professeur d'économie à HEC Paris, dans l’évaluation randomisée qu’il a réalisée en France auprès du Groupement des Créateurs. Il s’agissait d’évaluer l’impact d’un programme d’accompagnement de jeunes demandeurs d’emploi intéressés par la création d’activité. Pour ce faire, l’équipe de recherche a comparé les trajectoires de jeunes bénéficiaires de ce programme, par rapport à d’autres jeunes non bénéficiaires. Deux ans plus tard, les plus nombreux à avoir choisi la voie de l’entrepreneuriat étaient… les non-bénéficiaires ! 

Pour autant, les effets sont bénéfiques en termes d’autonomie économique : les bénéficiaires du programme ont décroché plus facilement un emploi salarié dans les deux ans (38% contre 31% chez les non-bénéficiaires) et perçoivent des revenus d’activité plus importants que les non-bénéficiaires (+27%).

La formation entrepreneuriale peut donc favoriser l’activité économique, même sans création d’entreprise. Mais cela suffit-il ? 

La vulnérabilité peut devenir une source d’innovation entrepreneuriale — à condition d’être accompagnée de manière adaptée.
Isaline Rohmer

Ce que nous apprennent les nouvelles recherches et initiatives

Impossible cependant de réduire les effets de l’entrepreneuriat « pour tous et toutes » à des dimensions extra-entrepreneuriales. 

Des travaux académiques suggèrent ainsi que des populations vulnérables peuvent avoir des trajectoires entrepreneuriales plus performantes que d’autres catégories de porteurs de projet. Dans un article comparant les performances d’investissements dans des entreprises de banlieue à celles d’investissements réalisés dans de territoires plus avantagés économiquement, Rodolphe Durand, professeur à HEC Paris, avec Romain Boulongne (IESE Business School) et Caroline Flammer (Columbia University), montrent que les prêts accordés à des entrepreneurs implantés dans des zones défavorisées génèrent des retombées économiques, financières et sociales supérieures, notamment en matière de création d’emplois locaux et d’égalité femmes-hommes. 

Dans un autre article issu de la Faculté HEC Paris, Denisa Mindruta a observé que des entrepreneurs qui créent une entreprise après une période de chômage ont d’abord des performances financières moindres, puis rattrapent leur retard ensuite. Elle note que ces entrepreneurs passent par un plus grand nombre d’étapes d’expérimentation que les autres pour réussir. Il est donc nécessaire d’encourager et soutenir ces phases d’expérimentations.

Mais de nombreuses questions restent en suspens :

  • Quelles est la place des programmes d’accompagnement dans le succès de ces trajectoires entrepreneuriales ?
  • Doit-on mieux articuler les programmes de financement et les programmes d’accompagnement ?
  • Quels sont les facteurs de réussite dans le cadre ou hors du cadre de ces programmes ?
  • Peut-on agir en amont, dès l’enfance, en développant l’apprentissage précoce des compétences psychosociales et le capital social propice aux comportements entrepreneuriaux ?
  • Les vulnérabilités ne sont-elles pas aussi un gisement d’activité économique plus accessible à des personnes ayant elles-mêmes expérimenté certaines formes de vulnérabilités ? 

Le programme de recherche HOPES vise précisément à explorer ces questions — en s'appuyant sur des données factuelles, et non sur des hypothèses. 

L'initiative HOPES est ouverte aux contributions des chercheurs, des praticiens et des futurs entrepreneurs. Vous avez des réflexions, des questions ou des idées ? Contactez-nous à : hopes@hec.fr

Sources

Isaline Rhomer
L’auteur
Isaline Rohmer
Coordinatrice du programme recherche de l'initiative HOPES d'HEC Paris

Isaline Rohmer est consultante et membre de la coopérative Omnicité. Elle coordonne pour HEC Paris un programme de recherche autour de l’entrepreneuriat social et du lien social, en articulation avec le programme HOPES (HEC Ouvre ses Portes à l’Entrepreneuriat Social) [LIEN]

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